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Entretien avec Concetta Tomaino, musicothérapeute, directrice exécutive/co-fondatrice de l'Institut de Musique et Fonction Neurologique à New York.

Propos recueillis et traduits par Stéphanie Kamidian

« Les chansons et les œuvres musicales liées à notre histoire personnelle créent une réponse émotionnelle forte [...]. Cette composante émotionnelle est très résiliente et demeure même lorsque d'autres aspects de la cognition ont été endommagés en raison d'une démence ou d'un traumatisme – que ce soit d’ordre physique ou mental  »

Concetta Tomaino au studio de Musicothérapie de l'Institut de Musique et Fonction neurologique à New York.

À propos de Concetta Tomaino

Concetta Tomaino est musicothérapeute dans le domaine de la musicothérapie pour les personnes souffrant des effets d'un accident vasculaire cérébral ou d'un autre traumatisme cérébral ou qui sont atteintes de maladies neurologiques dégénératives telles que la maladie de Parkinson ou la maladie d'Alzheimer. Concetta Tomaino est directrice exécutive et cofondatrice de l’Institut de Musique et Fonction neurologique.

Pourriez-vous nous parler de vous, nous dire ce qui vous a conduit là où vous êtes aujourd’hui ? Quels ont été les moments clés de votre carrière ?

J'ai toujours été intéressée par la science et la musique. À l'université, j’étudiais la médecine quand j’ai entendu parler de la filière « musicothérapie ». C'était en 1974 et ce champ était encore nouveau aux États-Unis. En 1976, je suis entrée dans le programme de maîtrise en musicothérapie à l'Université de New York - le programme était axé sur la psychothérapie musicale. Cependant, j’ai vécu mes premières expériences cliniques auprès de personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, de démence et de problèmes cognitifs liés à des accidents vasculaires cérébraux (AVC) et à des lésions cérébrales. Mes antécédents en sciences m'ont amené à penser au-delà de la psychologie pour comprendre les réactions dramatiques des patients. Cela m'a amené à me pencher sur les neurosciences pour comprendre les raisons pour lesquelles la musique pouvait atteindre et engager les esprits de ceux qui semblaient inaccessibles. À l'époque, Il y avait peu, voire pas d'informations sur la science du cerveau. Lorsque j'ai accepté un poste de musicothérapeute à l'hôpital Beth Abraham en 1980, j'ai rencontré le Dr Oliver Sacks qui, à l’époque, était le neurologue du service. Son intérêt pour la musique et la fonction motrice et mon intérêt pour la musique et la mémoire nous ont poussés à partir à la recherche de scientifiques pour nous aider à étudier la musique et le cerveau - ce qui eut pour conséquence un lien d’amitié profond et une collaboration étroite entre nous deux puis, en 1995, la création de l’Institut de Musique et de Fonctions Neurologiques.

Concetta Tomaino et Oliver Sacks avec une patiente. 

Pouvez-vous développer sur la relation entre la musique et la mémoire ? 

La musique est un stimulus complexe qui engage de nombreux niveaux de fonction cérébrale pour nous permettre de traiter un morceau de musique. Les chansons et les œuvres musicales liées à notre histoire personnelle créent une réponse émotionnelle forte qui peut être positive ou négative selon l'association. Cette composante émotionnelle est très résiliente et demeure même lorsque d'autres aspects de la cognition ont été endommagés en raison d'une démence ou d'un traumatisme – que ce soit d’ordre physique ou mental. La musique peut également faciliter la consolidation de la mémoire en raison du nombre de zones du cerveau impliquées dans le traitement de celle-ci. C'est pourquoi il est plus facile de mémoriser un numéro de téléphone lorsqu'il est mis en musique.

Existe-t-il un type de musique qui a des effets thérapeutiques plus importants que d’autres ? Doit-il être un morceau de musique déjà connu par le patient ? Si oui, y a-t-il un moment crucial dans la vie où la musique prend davantage racine dans notre mémoire ? Sommes-nous plus susceptibles de nous souvenir de chansons ou de musique sans paroles ?

Certains aspects de la musique peuvent être généralisés - par exemple, une rythmique puissante peut aider à coordonner la démarche chez une personne atteinte de la maladie de Parkinson. Les rythmes lents peuvent détendre, tandis que les rythmes soutenus dynamisent mais, comme les réponses à la musique sont très personnelles et s’accumulent tout au long de la vie, il est difficile de généraliser les effets de la musique. 

Pour stimuler la mémoire / la reconnaissance, plus la musique sera personnelle, plus elle sera efficace. 

D'après les études sur la musique et la mémoire chez les personnes atteintes de démence, il semblerait que la musique entendue dans la période allant de l'enfance au début de l'âge adulte (début de la vingtaine) soit la plus mémorable.

À la question « Sommes-nous plus susceptibles de nous souvenir de chansons ou de musique sans paroles ? » ma réponse est que cela peut être l'un ou l'autre - il est intéressant de constater que, même en cas de déficience cognitive, les gens se souviennent des paroles de chansons de jeunesse. 

Vous avez passé de nombreuses années à étudier ce phénomène de manière approfondie afin de développer un protocole qui aurait des effets positifs sur les personnes souffrant de traumatismes cérébraux et de maladies d'Alzheimer et de Parkinson. Pouvez-vous nous parler de ces recherches et de vos découvertes ? 

Mes premières recherches (il y a plus de 30 ans) portaient sur l'utilisation de la musique autobiographique comme moyen d’implication des personnes atteintes d’un stade avancé de démence. Je pense que cela a contribué à une meilleure compréhension de l'importance de la musique familière dans les soins aux personnes atteintes de démence. J'ai également effectué des recherches sur l'utilisation du rythme et du chant pour aider les personnes ayant subi un AVC et souffrant d'aphasie à retrouver des aptitudes à la communication. 

Nombreuses sont les caractéristiques communes entre les mots parlés et la musique (surtout quand on pense à la poésie, au chant et à l'opéra). Nous avons tous fait l’expérience de la puissance des mécanismes de reconnaissance enclenchés lorsque nous entendons la voix d’une personne qui nous est chère ; Pourriez-vous nous expliquer ce qui rend la musique si unique lorsqu’il s’agit de déclencher la mémoire ?

Parce que la musique est la combinaison de motifs sonores, de rythmes, de tons, d’harmonie, de notes séquentielles, de répétitions et d’associations émotionnelles, elle est encodée à plusieurs niveaux - certains conscients et d’autres subconscients. Le cerveau s'appuie sur des schémas pour encoder les informations, ainsi, la multiplicité des organisations inhérentes à la musique améliore nos capacités de mémorisation.

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi la musique peut atteindre et engager les esprits de ceux qui semblaient inaccessibles alors que la voix de leurs proches ne le fait pas, bien qu’elle résulte également d’une combinaison de « motifs sonores, de rythmes, de tons, d’harmonie, de notes séquentielles, de répétitions et des associations émotionnelles » ? 

Je ne connais pas d’études détaillées qui analysent cette différence chez les personnes atteintes de démence, cela dit, il semblerait que notre mémoire musicale pourrait être mieux préservée parce que la musique engage davantage de réseaux neuronaux et a un traitement bilatéral. De plus, il faudrait également prendre en compte la prévisibilité des paroles apprises à maintes reprises ainsi que les associations historiques et émotionnelles qui enrichissent davantage l'encodage de la mémoire liée à la musique. Les scientifiques ont montré qu'il existe une différence entre la mémoire linguistique et la mémoire musicale, ce qui a conduit à des questions de codage musical différent de celui du langage. Quand un membre de la famille parle à une personne atteinte de démence, il peut y avoir une certaine reconnaissance ou des signes de familiarité avec le son de la voix en raison du ton et de la structure de celle-ci - mais c’est la compréhension de ce qui a été dit qui a été détériorée. Se rappeler des paroles d'une chanson est différent de comprendre une conversation. 

En tant que directrice de l'Institut de Musique et de Fonction Neurologique (IMNF) et vice-présidente du service de Musicothérapie au Beth Abraham Family of Health Services, pourriez-vous nous dire quels sont vos principaux objectifs pour les années à venir ?

De nombreux changements me concernant ainsi que l'IMNF ont eu lieu. En 2015, le Beth Abraham Family of Health Services, qui est devenu le Center Light Health System a décidé de changer son objectif opérationnel pour s'occuper uniquement des services de soins. J'ai donc dû trouver un nouveau lieu d'accueil et de soutien à la mission de l'IMNF. L'année dernière, j'ai commencé à déménager au campus de Wartburg, un leader en soins de santé pour personnes âgées. Wartburg dispose d'un nouveau service de réadaptation ambulatoire où nous étudions les effets du rythme et de la musique sur la marche des personnes atteintes de la maladie de Parkinson et ayant subi un AVC. Cela a généré des collaborations avec des médecins / chercheurs en Italie. L’IMNF et moi-même sommes en lien avec des universités locales; notre objectif est d'intégrer l'IMNF à leurs programmes afin de fournir une formation avancée aux musicothérapeutes.

Pour en connaître davantage sur le programme de l'IMNF et suivre son actualité :

Vous pouvez consulter la page Facebook et le site Web de l'IMNF

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