Entretien avec Daniel Balvay, physicien

Propos recueillis par Iglika Christova

« Au même titre que des formes de nuages, des traces de concrétions sur une pierre ou encore une image entraperçue, l’image microscopique ne renvoie pas à des évidences apprises depuis l’enfance, mais plutôt aux échos du monde que nous avons intégrés dans notre esprit »

À propos de Daniel Balvay

Physicien et ingénieur en calcul scientifique au sein de la Plateforme d'Imagerie du Vivant de Paris Descartes (PARCC-HEGP), Daniel Balvay crée, parallèlement à son activité scientifique, des univers graphiques ayant comme points de départ les images de microscopie. Cette attitude transversale nous invite à nous interroger entre autres sur l’impact que peut exercer l’expérience esthétique provoquée par les images de microscopie, et notamment dans les choix et le parcours du métier de scientifique. Dans ce dialogue créatif qu’engage Daniel Balvay avec l’image de microscopie, cette dernière apparaît être un stimulus pour l’imagination, voire un « matériau » expérimental pour (ré)interroger nos perceptions visuelles.

De quelle manière l’impact visuel du microcosme a déclenché dans votre cheminement un processus créatif ?

 

L’imagerie microscopique est une image à la fois structurée et induisant des pertes de repère. Les formes ou les textures en microscopie peuvent ainsi être évocatrices d’éléments existants à une autre échelle, qu’ils soient naturels ou artificiels. Ainsi, le jeu entre les similarités et les différences peut produire des effets confondants ; ceci dans la mesure où les fusions donnent à voir les structures sans nécessairement dévoiler le contexte initial permettant d’en donner une interprétation trop rapide.

 

Comment l’image scientifique, et plus particulièrement l’image de microscopie, devient-elle selon vous un stimulus pour l’imagination créatrice ?

L’image scientifique est une nouvelle source d’imagerie. Si elle n’est pas utilisée de manière trop « facile », c’est-à-dire par sa valeur propre, elle permet de sortir des terrains balisés et de pouvoir faire de véritables découvertes graphiques. L’imagerie de microscopie produit notamment, par ses couleurs mais aussi par sa très haute définition possible, de véritables chocs esthétiques donnant à voir à la fois un grain fin relatif à la photographie, et en même temps une qualité d’abstraction évoquant des aspects de certaines peintures contemporaines. Ceci étant dit, je ne m’appuie pas uniquement sur des données scientifiques, mais également sur des processus de calculs scientifiques. Ces derniers permettent notamment de générer par eux-mêmes de nouveaux types d’images, qui peuvent aussi servir de « matériaux artistiques » au même titre que les images de microscopie.

Vos photomontages réalisés à partir d’images de microscopie créent souvent une certaine confusion voire fusion entre microcosme et macrocosme… Comment appréhendez-vous ces correspondances ?

 

Certaines correspondances sont liées à des lois physiques ou biologiques se manifestant à différentes échelles et ceci de manière plus ou moins confondante ou troublante dès lors que l’on se trompe de référentiel. Les correspondances sont liées à des structures, des couleurs, des régularités dans l’image. J’apprécie le questionnement initial que cela pose, mais aussi la tolérance qui s’installe au fur et à mesure de l’observation des photographies. Ainsi, à défaut d’explication plus évidente, ces dernières prennent parfois des statuts d’éléments picturaux quasiment à part entière. La confusion entre les échelles permet également de constituer des résultats inattendus, sélectionnés mais pas toujours ciblés au départ, favorisant ainsi des plaisirs enfantins de « révélation ». 

 

Daniel Balvay, Signe du cancer, photomontage réalisé à partir d’images de microscopie, 2016.

Dans le passage entre l’image scientifique et le geste artistique, y a-t-il une zone « indéterminée » de l’entre-deux ?

Deux entre-deux coexistent. Le premier étant constitué par le changement de regard sur l’imagerie microscopique en tant que matériau artistique. Toutes les images microscopiques ne peuvent pas être utilisées comme matériaux de photomontage, mais presque toutes ont des éléments qui s’y prêtent. Les images microscopiques considérées sous une autre optique deviennent alors à nouveau sujets de considération, voire de rêverie, au même titre que des rayures sur un mur ou les veines d’un parquet suggérant des scènes sans porter pour autant assez d’éléments pour une œuvre éditable. 

Imagerie sur coupe ; cette image de microscopie en coupe illustre comment l'histologie peut évoquer

des objets et/ou des scènes sans pourtant qu'il soit nécessairement évident de traduire ces derniers par un objet artistique.

Le second entre-deux se situe sur une couche plus abstraite. Cette dernière étant liée à la conception des outils de création, au maniement des outils de traitement de données, qui tentent de répondre à des questions parfois voisines entre la cible artistique et la cible scientifique avec en jeu la recherche d’un optimum, souvent espéré en science par volonté d’objectivité mais bien souvent aussi rattrapé par des prises de décisions dans le choix des paramètres de calcul. Le traitement relatif à l’art offre, quant à lui, une plus grande part au questionnement sur la notion de choix, notamment parce que ce dernier a moins de conséquences, mais il rappelle néanmoins qu'il reste au cœur de la démarche scientifique et ceci même s’il est généralement assez rarement dévoilé. Hors, ces choix posés pour générer une œuvre d’art peuvent avoir aussi leur équivalent à travers un objectif scientifique. Ainsi, l'expérimentation artistique, issue de mon expérience scientifique et technique, alimente à son tour les algorithmes d’imagerie professionnelle. Actuellement, par exemple, je me demande comment échanger le contenu en couleurs de deux images : quels outils utiliser, comment rendre les procédures suffisamment rapides, et plus fondamentalement, que peut signifier cette question abstraite qu’il fallait mettre en pratique. Répondre à ces questions dans le détail permet d’éviter la sanction d’un résultat facilement décevant. À titre d’exemple, deux réponses partielles ont été apportées ainsi : l'accélération des procédures pour les données de grande taille ainsi que le test de qualité de reconstruction d’image. L’utilisation de ces nouvelles méthodes est programmée afin d’intégrer un logiciel de quantification du taux de fibrose (sur des images de microscopie au « rouge Sirius ») dans le cadre d’une étude évaluant la toxicité de molécules anticancéreuses sur le cœur.

Daniel Balvay, Origines, photomontage réalisé à partir d’images de microscopie, 2016.

D’un point de vue rétinien, y a-t-il certaines dualités ou rapports ambigus (surface/profondeur, ombre/lumière, opacité/transparence etc...) qui vous interpellent plus particulièrement à travers les images de microscopie ?

C’est une question qui m’interpelle, mais que je n’ai pas résolu pour le moment. En effet, la microscopie est associée généralement à une profondeur de champ très restreinte, conduisant à la présence d’objets flous, en imagerie optique standard. Inversement, les imageries sur coupe sont généralement très nettes ou bien, ont une netteté homogène dans l’image. La combinaison avec les photographies standards où les effets de flous sont régionaux, pose parfois des problèmes de cohérence. Ainsi, j’ai en vue d'estimer la « quantité de flous » dans les images de manière à pouvoir « marier » celles compatibles entre elles selon les caractéristiques identifiées ici.

 

Le rapport au microcosme peut-il selon vous traduire certains processus psychiques qui nous lient ou nous séparent de la nature ?

 

L’image microscopique a pour moi la vertu de la suggestion. Au même titre que des formes de nuages, des traces de concrétions sur une pierre ou encore une image entraperçue, l’image microscopique ne renvoie pas à des évidences apprises depuis l’enfance mais plutôt aux échos du monde que nous avons intégrés dans notre esprit. C’est en jouant justement sur l’incomplétude du sens, associée ici à l’image scientifique sollicitée, que le cerveau cherche à combler les zones de vide, comme il sait si bien le faire, parfois d’ailleurs à nos dépends. À mon sens, l’image microscopique n’y suffit pas nécessairement, c’est pourquoi dans mes créations, j’y ajoute des contextes plus ou moins identifiables afin d’aiguiller l’observateur ou de lui suggérer des comblements plus modérés. 

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