Entretien avec Daniel Ramirez,  philosophe et écrivain

Propos recueillis & illustrations par Iglika Christova

« La philosophie doit être le moyen d’un empowerment, d’un accroissement de la capacité d’action consciente sur la société et le monde »

À propos de Daniel Ramirez

Philosophe, Docteur en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, écrivain, animateur et créateur du concept « ciné-philo » (travail philosophique à partir des films). Daniel Ramirez est un homme sensible au monde qui l’entoure et au devenir de ses contemporains. Le travail de Ramirez empruntant à d’autres disciplines n’est en rien coupé du réel abordant la philosophie en tant qu’instrument critique en vue d’une citoyenneté plus responsable dans le monde contemporain.

Le  terme « progrès » a une longue histoire en philosophie, mais aujourd'hui quel sens prend-il pour vous ?

Le progrès est en effet une notion importante, mais pas si ancienne. C’est à partir de la modernité, au XVIIe siècle, sous la plume de Francis Bacon (à ne pas confondre avec le peintre irlandais du XXe siècle !), que l’idée est associée à la science empirique et à la technique. « Progrès » désigne en général un avancement, une amélioration des conditions matérielles de la vie humaine par des inventions techniques, mais aussi de l’esprit, de la morale, des lois et de la politique. À l’époque des Lumières, l’idée de progrès devient centrale. Parfois confondue avec celle de développement économique, elle est utilisée sans trop de questionnement dans de multiples discours. Le positivisme du XIXe en a fait son centre idéologique. On parle même de « religion du progrès ». En effet, il y a une fonction prophétique et messianique dans l’idée du progrès, elle est un horizon et une promesse de bonheur et de bien universel, et en tant que telle, sujette à croyance. Mais peu à peu, l’idée d’un progrès moral et humain concomitant cesse d’être présente et il ne reste que la version matérielle, économique et technique. Cette idée, déjà ainsi réduite, a été passablement ébranlée avec les désastres du XXe siècle, surtout Auschwitz et Hiroshima, puis, avec la prise de conscience, lente mais inexorable de la catastrophe écologique, à partir des années 1970. Quel sens peut avoir maintenant le progrès ? À mon avis aucun sans que l’on reprenne l’idée d'un progrès humain, je dirais d’une amélioration en humanité. Approfondir et compléter notre humanité, cesser les pratiques barbares qui restent généralisées dans le monde : guerre, intolérance, hyper exploitation de la pauvreté, traitement des animaux comme des machines à produire et à reproduire, destruction de l’environnement par des raisons de pur profit privé, sociétés de gâchis et de compétition impitoyable comme seuls modèles, inégalités de revenus indécentes, construction de murs et des espaces fortifiés pour refouler migrants, réfugiés économiques, politiques et climatiques du monde. Tout progrès qui compte sur la préservation des formes de la barbarie actuelle n’est qu’un leurre.

 

La technique nous libère de lourdes tâches et représente en ce sens un champ de liberté pour l'homme, et ceci alors même qu'elle l'enferme dans un engrenage infini en créant (pour reprendre les termes de Jacques Ellul) « un milieu inhumain ». Comment peut-on aborder aujourd'hui ce paradoxe autour de la technique et de la liberté ?

Cette question me rappelle l’analyse de Karl Marx sur le travail, qui devrait être le lieu de l’humanisation (de la nature, par la main de l’homme, et de l’homme, qui s’humanise lui-même en humanisant la nature mais qui devient justement la source de l’aliénation). La technique, en effet, nous a libéré des travaux pénibles. Mais là, on parle de la première révolution industrielle et de l’industrialisation de l’agriculture. Rigoureusement, c’est presque du passé, aussi bien que l’aliénation de la mécanisation, du fordisme, du type de celle qui montre Chaplin dans Les temps modernes (deuxième révolution industrielle), bien qu’elle persiste dans certaines régions du monde. Aujourd’hui nous assistons à une autre phase, à une troisième révolution technologique. Cela fait longtemps que les « avancées » ne visent pas les besoins de l’homme mais les inventent. Des centaines de nouveaux besoins sont inventés jour après jour afin que l’on soit amené à consommer des articles d’une qualité douteuse voire à l’obsolescence programmée, alors que des manques en matière d’alimentation, de santé, d’éducation et de droits subsistent. Le milieu est « inhumain » dans plusieurs sens, artificialisation du monde : on n’a que fort peu de contact avec la nature ; non-sens des choses : nous ne nous questionnons même plus quant à la valeur (esthétique, morale), seule compte l’utilité, voire le prix et le profit.

 

La technique véhicule des valeurs que nous acceptons sans réflexion et presque sans même nous en rendre compte. Vitesse : il faut que tout aille de plus en plus vite, même si on n’en a pas besoin. Efficacité : en termes de « performance », même si elle est déjà acquise. Nouveauté : c’est parce que quelque chose est nouveau que nous le désirons, non pas parce que ce serait bon. Le tout dans un milieu de compétition impitoyable où seul compte l’opportunité d’enrichissement, la ruse mais aucunement l’intelligence, la générosité ou le génie. Pour se ré-approprier la technique, l’homme doit se demander à nouveau le pourquoi des choses et non pas seulement sa vitesse, sa puissance et sa performance. Dans le dogme politique et économique actuel, sans croissance point de salut ; c’est ainsi que s’impose l’innovation pour l’innovation, une nouvelle forme de croyance religieuse actuelle. Remarque en passant, c’est ce que l’on reproche souvent à l’art contemporain : la course à la nouveauté, sans percevoir que c’est toute la société qui est traversée par cette obsession... L’art nous la fait voir. Ainsi, la communication pour la communication (et ses techniques), de plus en plus rapide et fidèle, tout est interconnecté, au point que celui qui se déconnecte cesse symboliquement d’exister ; mais nous ne savons pas trop quoi communiquer, ce qui d’ailleurs n’est pas important. Si la liberté aujourd’hui est de choisir entre des marques qui produisent des versions équivalentes de la même camelote, il faut bien se l’avouer, le monde actuel a tourné le dos à la liberté.

 

Avec le réchauffement climatique, la menace nucléaire, le développement des biotechnologies ainsi que les manipulations génétiques, la question de l'éthique prend tout son sens. Quel rôle pourrait avoir la philosophie dans ce climat ?

Il y a ici deux problèmes. La crise globale des écosystèmes, la destruction de la biodiversité et l’épuisement des capacités de résilience de la nature en est le premier et le plus important. Tout un domaine nouveau en éthique, appelé parfois « éthique de la terre » (Land ethics) ou éthique environnementale, ou encore « éthique du futur » (voir Hans Jonas) se développe, sous la menace et le sentiment de l’urgence. Même si la prise de conscience est urgente, il faut dépasser ce sentiment pour s’emparer avec profondeur et sagesse des vraies questions et les affronter à la base. Comment entendons-nous le fait d’habiter la terre ? Que nous est-il permis ou non de faire ? Quel monde désirons-nous pour nous et pour les générations futures ? Quel est notre rapport au monde non-humain (éthique animale, protection des écosystèmes) ? À mon avis, le désir d’harmonie, de la jouissance de la beauté, la joie de changer notre rapport au monde, devraient prévaloir sur les peurs et les menaces. L’antienne selon laquelle « ça va nous tomber dessus » n’a pas produit la réaction nécessaire ; le ressort de la peur n’est pas efficace, l’homme tombe dans le déni et la mauvaise foi. 

La deuxième question porte sur la possibilité d’intervenir dans la vie elle-même pour la changer grâce aux biotechnologies et manipulations génétiques. Il y a aussi l’hybridation entre l’homme et la machine, par des implants, la question du cyborg. Ce sont des questions métaphysiques, des matières à prendre des décisions graves, des enjeux essentiels. Avant même de se prononcer sur ce qu’on devrait faire ou s’empêcher de faire, il faut remarquer que l’homme a perdu la capacité de se poser des questions métaphysiques, sur qu’est-ce que l’homme ou que voudrions-nous qu’il devienne. Nous avons été habitués à laisser de côté ces questions comme si elles appartenaient au passé ou bien les laisser aux experts, aux scientifiques, aux décideurs. Or, ce sont ces derniers, qui « décident » pour nous et ne se posent pas non plus ces questions, obnubilés qu’ils sont aussi par l’innovation pour l’innovation et par la religion de la croissance. C’est ainsi que le rôle de la philosophie redevient fondamental. Il nous faut, non seulement faire œuvre de moraliste (c’est ce que l’on voit le plus souvent), de lanceur d’alertes ou de dénonciateur, mais anticiper et devancer par la pensée le monde en train de se faire. C’est une époque où les défis sont extrêmement difficiles, car la philosophie est habituée à penser a posteriori : « l’oiseau de Minerve prend son envol à la tombée de la nuit  », disait Hegel… C’est-à-dire que l’on pense après coup. Maintenant il nous faut une pensée de l’aube, comme la voulait Nietzsche. Rouvrir les questions de fond de l’homme, de l’être, du sens, comme seule possibilité de sauvegarder la liberté et d’affronter une situation (appelée encore « progrès » par certains) qui nous échappe presque entièrement. Non pas pour « revenir à » ceci ou pour freiner et empêcher cela. Peut-être même pour aller plus loin dans certaines dimensions. Mais avec connaissance, lucidité, liberté et décision. La philosophie doit être le moyen d’un empowerment, d’un accroissement de la capacité d’action consciente sur la société et le monde. Mais on peut le dire aussi autrement : une arme d’autodéfense intellectuelle et existentielle. Pour ne pas se laisser faire simplement par ceux qui voudraient penser à notre place.

De quelle manière les changements modifiant l'homme dans son identité même, comme par exemple la PMA, la GPA ou le premier bébé à trois parents né il y a peu, vont-ils impacter les théories philosophiques traitant de l'être ?

Modifier l’homme est le résultat logique de l’histoire de la technique. D’une certaine façon, on le fait depuis l’invention de la médecine, car en modifiant substantiellement l’espérance de vie, on change l’homme. Si la technique c’est modifier sciemment quelque chose en vue d’un but, se modifier lui-même, pour l’être humain n’est qu’une étape supplémentaire. Du moment où rien n’est considéré comme sacré (et cela fait un moment que c’est le cas), il n’y a pas de limite métaphysique entre l’humain, la nature, la matière. Presque tout le monde accepte une greffe d’organe s’il en va de sa vie ou de sa mort. Pourtant, il s’agit de quelque chose lourd de sens. Il est question actuellement des biotechnologies reproductives et de « l’homme augmenté » (implants, modifications). Je ne suis pas sûr qu’il soit évident que cela change l’humain dans son identité même. Car, quelle est l’identité de l’homme ? Nous ne pouvons le dire qu’avec des métaphores : l’homo sapiens, l’homo faber, l’homo œconomicus, etc... Toutes insuffisantes, car l’homme échappe à ses déterminations. On connait la phrase de Sartre « L’existence précède l’essence. » Même si cela ne prouve pas qu’il n’y ait aucune essence, cela exprime que celle-ci nous échappe.

 

Les polémiques parfois violentes autour de ces innovations dans la sphère de la reproduction montrent, non pas qu’il y ait une nature qu’il faudrait préserver dans l’humain, mais que ces choses sont chargées d’une forte charge symbolique. Nous entrons dans une ère où ce que nous sommes dépend de nous. Nous pouvons, en effet, transformer certaines dimensions de la vie, comme la reproduction, la filiation. Je ne vois pas en quoi tous ces changements seraient indispensables, en quoi ils seraient un bien ; il faut poser les questions en profondeur. Mais je ne crois pas que ceux qui s’y opposent, sachent non plus exactement pourquoi ils le font et ce qu’ils défendent réellement ; des états de choses, un statu quo, qui n’est déjà plus la nature ou l’essence de l’homme, mais des normes, des choix faits dans le passé, parmi bien des possibilités. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’être pour ou contre certains changements, mais d’activer des instruments de réflexion qui nous permettent de faire des choix éclairés. La philosophie étant l’art de se poser des questions et de les choisir, elle est donc plus indispensable que jamais.

 

Comment appréhender la notion d'humanisme pour « l'homme augmenté »... Cet humain modifié, robotisé, contrôlé, voué dans nos sociétés occidentales à une espérance de vie de plus en plus grande ?

Je ne suis pas aussi sûr que ce soit l’avenir obligé de l’homme. Mais si nous avançons vers cet état de choses, cela ne veut pas dire qu’il faille s’y adapter et bricoler une notion d’humanisme adéquate à cette nouvelle situation. On parle de post-humanisme, justement parce que l’on perçoit les limites de la notion d’humanisme pour englober les mutations actuelles. Tout l’enjeu philosophique est d’être attentifs à ce que nous ne basculions pas dans un antihumanisme, ou plutôt carrément dans l’inhumain. Or, nous sommes déjà confrontés à une quantité de processus de déshumanisation. L’automatisation de maintes fonctions libère l’homme de ces tâches, certes, mais libère aussi ces tâches et ces fonctions de l’homme, c’est-à-dire qu’on ne retrouve plus jamais des humains dans ces tâches-là. Remplacez un travail humain par un dispositif et ce travail est à jamais perdu pour l’homme (exemple les pompistes aux stations d’essence). 

 

Maintenant, s’il s’agit des dispositifs incorporés dans l’homme lui-même, tout comme lorsqu’on commence à utiliser des lunettes, par la suite, on ne peut plus s’en passer (on voit mal), il est à craindre que l’on devienne dépendants de toutes sortes de ces « augmentations ». Si on doit accéder à une vie plus longue, autant qu’elle soit encore humaine ! Ce qui me ramène à la question du progrès qui était entendu jadis aussi comme progrès moral, en humanité, en même temps que technique. Si la machine à vapeur était un progrès, l’abolition de l’esclavage aussi. Si la télévision par satellite en était un, l’abolition de la peine de mort aussi. Nous avons du mal à penser aujourd’hui un progrès qui ne soit pas en performance, en efficacité, en force, en vitesse. On est très fort en science-fiction, à imaginer de nous connecter ceci et nous brancher cela.

Mais la question n’est pas comment faire plus vite et plus fort ceci ou cela, mais que faire ? Et comment le faire plus humainement, plus sagement… Il ne s’agit pas d’un « homme augmenté » en force, en intelligence, en vitesse et capacités perceptives, mais d’un homme plus libre, plus solidaire, plus aimant, pour lequel ce serait son humanité qui s’en verrait « augmentée ». Et je ne crois pas qu’en le faisant plus robotisé et contrôlé nous avancions dans cette direction. Les implants de puces dans le cerveau, je veux bien, si on m’explique en quoi cela servira à créer des sociétés sans exclus, un monde sans guerres, sans peuples humiliés...

À quand une économie compatible avec la justice, une technologie compatible avec la biosphère ? Si l’on pense que ces transformations biotechnologiques sont inéluctables (il faudrait déjà savoir pourquoi !) alors, la question se déplace à celle du comment protéger notre humanité pour qu’une vie future ne soit pas invivable, pour qu’elle soit encore la nôtre, celle des cultures humaines et non une suite de fonctions.  Qu’elle soit encore une vie subjective de sentiments et de pensées, de relations et de mémoires, de valeurs et de sens, de récits et d’interprétations, de particularités irremplaçables, d’inventions et de rêves.

Le temps poétique « suspendu » pourrait-il encore se dérouler à l'intérieur d'un monde « de vitesse » qui est désormais le nôtre ? 

 

C'est une question importante, car une des caractéristiques de l'époque est l'accélération de toutes les activités et réalités humaines. L'idée même de progrès et d’invention sont aujourd’hui colonisées par l’idée de vitesse : il faut que ça aille vite. Le sociologue allemand Artmunt Rosa a analysé trois formes d’accélération. Technologique : évidemment, le rythme de l’innovation est devenu frénétique car il s’agit de devancer les concurrents, n’importe la qualité de ce que l’on produit. Sociale : les mutations de la société, des modes de vie et des institutions. Enfin, celle proprement du rythme de la vie : il faut faire plein de choses, de plus en plus de choses, parfois en même temps puisque l’on manque de temps pour tout. L’information et les sollicitations, les événements et les expériences s’accumulent en une suite frénétique qui ne nous permet pas de respirer. L’efficacité croissante des techniques, notamment de communication, devrait dégager du temps, mais paradoxalement nous inonde sous une prolifération de tâches. D’où un sentiment de frustration et une forme d’aliénation. Or, l’art, la pensée, la science, la création, ont besoin de temps, de lenteur même, de contemplation et de maturation pour être produits et pour être reçus, pour surgir et pour être compris... Comme la personne humaine, d’ailleurs, nous avons besoin de rester, de moments de répit et de replis sur nous-mêmes. Le temps poétique, extatique et contemplatif sont une de ces dimensions de la vie qui régénère notre lien aux choses essentielles. L’art peut nous rendre des instants de cette sorte, à condition de s’attaquer de front à cette tendance à la fuite en avant, à condition d’avoir la lucidité et le courage de résister à l’air du temps, en sachant qu’il est très facile que l’artiste tombe dans la même logique : aller plus vite que ses concurrents, produire beaucoup, comme le chercheur qui tente de publier beaucoup, pour garder sa position, menacée de toutes parts. L’artiste, s’il se donne les moyens, par l’essence sensible de son action - l’art est une pensée sensible - peut nous permettre même de comprendre cette servitude à la vitesse ainsi que cette aliénation du temps et d’y échapper. C’est une de ses missions.

L'imaginaire scientifique dépasse à présent l'imaginaire artistique. La nouvelle muse qu’est la science, inspire de plus en plus d'artistes contemporains. Dans ce climat, les artistes ont-ils un autre rôle à jouer que celui « d'illustrateurs » des avancées scientifiques ? Quelle collaboration pourrait s’installer dans l'avenir entre les sciences, les technologies et les arts visuels ? Quel sens prend pour vous le terme de transdisciplinarité à l'heure actuelle ?

Il est vrai que la science « inspire », ce qui n’est pas une caractéristique de notre seule époque. Autrefois d’ailleurs, les artistes et les savants étaient les mêmes, mais en tant qu’artistes ne sont que rarement devenus les illustrateurs de la science. Et je ne dirais pas que l’imaginaire scientifique dépasse l’artistique. 

Au XXe siècle, on disait la même chose à propos de la philosophie, à savoir qu’elle serait remplacée par la science et que son seul rôle serait de l’accompagner, pour ainsi dire, d’en être la servante, d’analyser ses langages. Il n’en a rien été. La philosophie est plus nécessaire que jamais. L’art aussi. Si la science est une connaissance du monde et de nous-mêmes, la philosophie aussi, l’art aussi. Mais il s’agit de modes de connaissance différents. L’art s’est servi de la science, pensons à la perspective ; au Quattrocento ou de la technique, pensons à la photographie, au cinéma ; parfois s’en est opposé, pensons au romantisme ; d’autres fois les a accompagné, pensons au futurisme. Quelle peut être aujourd’hui la relation entre l’art et la science ? C’est un beau terrain de spéculation, mais il appartient aux artistes de s’emparer des connaissances, de s’emparer des thématiques, d’interpréter les « progrès » parfois d’une façon inattendue, décalée. Les installations ou performances qui engagent le corps de l’artiste, ou des spectateurs, souvent dans des dispositifs, dans des situations qui évoquent la machine, l’objet, la chose, la marchandise, qui morcellent et qui emballent, qui manipulent et entravent, des situations d’effraction et de fracturation, d’exposition et de disparition. Ces expériences esthétiques, parfois violentes, nous parlent d’un monde où il se passe beaucoup de choses mais toutes ne vont pas dans le sens d’une humanisation…

Par ailleurs, les possibilités techniques du visuel, notamment de l’image de synthèse au cinéma ou de la 3D, ont une application directement commerciale et ludique bien plus qu’artistique. Les artistes n’ont jamais eu besoin de donner l’illusion du réel, ils n’ont que faire du « réalisme des images », de la même façon que le CD ou le numérique HI-FI n’ont servi presque en rien à la composition musicale. C’est un défi posé à l’artiste contemporain de tirer de ces « avancées », autre chose que ce qu’en tire l’industrie culturelle marchande. Le regard de l’artiste est plus souvent critique et l’admiration pour le monde techno-scientifique est rarement béate comme il peut arriver pour le grand public. L’art, tout comme la philosophie, nous appelle à une prise de distance, à la réflexion. Un des défis les plus passionnants à mon avis, est de se rapprocher de la science mais non pas par ses applications technologiques spectaculaires mais par ses processus intellectuels. Le grand défi est le changement de paradigme de la pensée et la recherche de nouveaux modes de compréhension. De là le besoin de « transdisciplinarité », lié à la complexité du monde et aux défis du vivant menacé par les crises environnementales. Si nous revenons justement sur la question écologique, tout le monde connait à présent l’urgence de ces problèmes rabâchés par les médias pourtant ni les mentalités politiques ni les comportements changent vraiment. Les artistes peuvent contribuer - et ils le font - à rendre sensible, à nous faire toucher et sentir ces problématiques, qui autrement restent abstraites et lointaines. La pensée sociale et politique aussi sont en panne et s’accrochent farouchement à des modèles périmés. Les rationalités contemporaines sont en manque d’inspiration, en manque de foi et d’utopie. Les très intelligents gestionnaires du monde ne trouvent pas de solutions aux problèmes les plus aigus de notre époque. Je ne dirais pas que « la beauté sauvera le monde », car qu’est-ce que la beauté ? Mais il m’est de plus en plus clair qu’il n’y aura pas de salut et encore moins de « progrès » sans une pensée nouvelle, des modes de vie nouveaux, des manières d’aimer, de regarder, de vivre, de produire, d’agir, de comprendre et de jouir du monde sans le détruire et sans nous aliéner. C’est pour cela que les philosophes et les artistes ont leur mot à dire. La création artistique, parce qu’elle a l’audace de l’inattendu, peut nous faire goûter à ces vies insoupçonnées que le calcul seul ne trouvera jamais, à ce monde de valeurs à venir, des libertés à sauvegarder et approfondir, ce monde où l’humain doit encore une fois se réinventer.

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