Entretien avec Filomena Borecka, artiste-chercheure

Propos recueillis par Stéphanie Kamidian

« L’air est le dernier bien que nous partageons encore sans restriction matérielle dans la gratuité de son échange »

Phrenos - la banque du souffle, exposition Surface sensible (Curateurs : Farah Khelil & Afif Riahi) dans le cadre de l'E-Fest cultures numériques, Palais Abdellia, Marsa, Tunisie, 2015 (crédit photo : Bruno Dubois)

À propos de Filomena Borecka

Filomena Borecka est artiste et chercheure. Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris avec un échange au MFA programme du Hunter College à New York, elle poursuit actuellement ses recherches dans le cadre d’un doctorat en Arts et Sciences de l’art à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Sa recherche porte sur le souffle et l’expérience créatrice transformatrice.

Filomena Borecka a exposé en France, en Finlande, en Espagne, en Bosnie-Herzégovine, en Tunisie, en République tchèque et aux Etats-Unis.

Qu’elles prennent la forme de sculptures sonores (Entichements, Méristèmes, L’Œil de l’ouïe, Phrenos - la banque du souffle, etc.), de dessins (How Often you Feel Your Breath, Cartographie de l’âme, Transmigration, Androgynes, Mysterium Conjunctionis, etc.), ou de performances (Eveil et réveils des Entichements), le souffle établit le lien entre vos œuvres. 

Comment expliquez-vous l’importance que vous lui accordez dans votre pratique artistique ? À travers cette dernière, que désirez-vous partager ?

Grâce à l’attention accordée à la respiration, on trouve un certain équilibre dans le déséquilibre mouvant. La pratique du souffle me permet de me mettre dans une disposition créatrice qui s’approche du Flow, concept développé par Mihaly Csikszentmihalyi, qui consiste en un état mental d’immersion complète dans ce que l’on fait.

Mon travail s’organise autour de trois axes parallèles qui se confrontent, s’enrichissent et se complètent mutuellement. Le souffle crée le lien entre ces axes – en tant que tension dialectique, mode de pensée qui procède et avance par contradiction : inspire – expire. Il s’agit pour moi de mettre en place « la dialectique, non comme une méthode de l’intellect, mais comme le souffle vital et la passion… », évoquée par Walter Benjamin.[1]

 

Ma démarche est volontairement pluridisciplinaire. À travers le dessin, la performance et la sculpture - qui est parfois sonore -, je cherche le moyen, la technique et le matériau les plus adéquats pour exprimer une idée précise.

À travers mes œuvres, mon intention est de créer une mise en disposition de la prise de conscience du souffle. Je souhaite transmettre aux spectateurs-auditeurs cette expérience qui a été pour moi transformatrice.

Quel(s) impact(s) l’écoute du souffle a-t-elle eu sur votre pratique artistique ?

 

L’écoute du souffle s’est imposée en tant qu’outil de travail permettant d’atteindre le Flow. Cette prise de conscience du souffle s’est naturellement liée avec une prise de conscience du processus créatif. L’écoute du souffle et le fait de m’en servir en tant que fil conducteur et lien de création, m’ont permis de ralentir et d’obtenir du recul vis-à-vis de la frénésie et du chaos du monde de l’art contemporain. En effet, prendre conscience de sa respiration peut ouvrir une disposition créatrice autotélique dans laquelle on se centre sur l’activité pour elle-même et non sur les conséquences possibles de celle-ci. Ainsi, cette dernière est en elle-même une récompense intrinsèque. Cela m’a conduit à prendre une certaine distance avec la situation complexe de l’artiste dans notre société capitaliste et cette distance me paraît nécessaire.

Quel rôle accordez-vous au sonore dans vos œuvres ?

 

Le rôle du sonore est important dans mon travail puisqu’il permet d’intensifier le message de certaines de mes œuvres. Cependant, je ne l’utilise pas de façon systématique.

Entichements, exposition dans la cave de l'Ecole Nationale supérieur des Beaux-Arts de Paris, 2004 (crédit photo: Sylvie Dumas)

À travers la performance Eveil et réveils des Entichements qui inclut des sculptures sonores , j’ai donné à entendre le souffle d’un homme ému, d’une fille après l’effort physique, d’un vieillard essoufflé, d’une femme sereine ainsi que de nombreux autres rythmes enregistrés. Cette performance a été décrite par l’écrivain Bertrand Schmitt de la façon suivante : « La jeune artiste descend les escaliers, soufflant et éparpillant tout autour d’elle un nuage de bulles de savon, puis, poursuivant sa marche, elle s’approche des Entichements, série de sculptures sonores et d’un même souffle, anime ses ‘’créatures’’ […] le souffle léger, ludique, qui envoyait voleter des bulles de savon, se condense. Il devient souffle créateur ; celui de la pneuma, celui qui nous maintient en vie ; celui aussi de l’anima, celui qui insuffle la vie. »[2]. La performance sonore installe d’abord un silence dans la salle, les gens deviennent attentifs, se mettent à l’écoute.

Entichements - Filomena Borecka
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J’aime l’idée que des personnes avec les trajectoires de vie très différentes respirent le même air. Ainsi, dans les œuvres Entichements et Phrenos, j’ai choisi de confronter les cadences respiratoires de différentes personnes en diffusant simultanément l’enregistrement sonores de celles-ci. À travers ces propositions, je désirais mettre en avant le fait que l’air est le dernier bien que nous partageons encore sans restriction matérielle dans la gratuité de son échange, et que ce partage est constant.

Sur le projet « Phrenos - la banque de souffle », vous avez collaboré avec les acteurs de différents domaines. Pouvez-vous revenir sur l'évolution de ce projet collectif ? Comment ces collaborations ont-elles fait évoluer l'idée initiale que vous aviez de ce projet ? Comment celui-ci s'est-il constitué comme tel ?

 

Phrenos est une sculpture sonore pénétrable et évolutive, où la respiration de l’un se mélange et devient la respiration de tous. Phrenos a été élaborée en collaboration avec le designer-plasticien Bruno Dubois, la sophrologue-thérapeute Monique Puisais, le sociologue Stéphane Hugon et le socio-anthropologue Frédéric Lebas. Ces collaborations ont fait évoluer le projet d’une manière significative, car c’est l’apport des connaissances de chacun et l’échange réciproque qui ont permis de donner à Phrenos sa forme complète.

Phrenos - la banque du souffle, exposition Surface sensible (Curateurs : Farah Khelil & Afif Riahi) dans le cadre de l'E-Fest cultures numériques, Palais Abdellia, Marsa, Tunisie, 2015 (crédit photo : Bruno Dubois)

Initialement, je voulais créer une membrane qui respirerait à l’intérieur d’un dispositif en bois et c’est lors d’échanges avec le designer-plasticien Bruno Dubois que cela a évolué pour finalement s’approcher davantage de mes précédentes sculptures (Entichements). La membrane n’était plus cachée dans un dispositif fermé, au contraire, elle est devenue l’habitacle-même. La peau extérieure de la tante organique centripète a été réalisée en toile d’une ancienne montgolfière qui volait dans l’atmosphère terrestre et en a gardé une empreinte. La peau intérieure quant à elle est cousue en toile de Spinnaker.

« Je dois prendre conscience de mon rythme de respiration 4 ou 5 fois par jour, souvent en me levant, avant de me coucher, quand je fais du sport, ou quand je suis pressée. Le plus frappant doit être avant de me coucher. Quand j’ai eu une longue journée, je m’allonge et je sens que mon rythme se calme enfin. Il n’était pas forcément rapide mais je le sens vraiment baisser. Et, immédiatement, j’ai l’impression de m’être déjà reposée. »

(Héloïse 19 ans)

 

Intérieur de Phrenos - la banque du souffle, dans la cour de la résidence d'artiste L'H du Siège à Valenciennes, 2011 (crédit photo : Filomena Borecka)

Je désirais intégrer à mon œuvre une sorte de seuil, d’espace de transition, qui offrirait aux spectateurs-auditeurs un cheminement progressif depuis l’espace extérieur, son ambiance sonore et le souffle intérieur, pour aller vers une concentration apaisée. Phrenos propose une expérience presque régressive, parce que l’œuvre nous mène, mine de rien, vers notre antériorité, vers le souffle originel de la matrice.

 

A-t-il servi de support d'études menées dans les disciplines convoquées autour de lui ?

Le projet est accompagné d’une étude scientifique sur l’imaginaire contemporain associé au souffle. Les témoignages recueillis lors de différentes expositions de constituent une base de données scientifique.

Pour ce projet, j’ai collaboré avec le cabinet d’étude Eranos. Comme ce cabinet conduit essentiellement des analyses sur les imaginaires de consommation et d’appropriation des objets techniques, s’interroger sur quelque chose d’aussi immatériel que le souffle ne semblait pas apporter une continuation palpable dans la durée. Notre travail ensemble a donc pris naturellement fin une fois que Phrenos fut réalisé.

Cependant, ma collaboration avec des scientifiques se poursuit actuellement. Des médecins s’intéressent aux témoignages recueillis, ils voient en eux un apport nouveau d’éléments sur le ressenti du souffle au quotidien.

Par ailleurs, les éléments de l’enquête sur l’imaginaire associé au souffle font également l’objet de performances-lectures. Lors de la Nuit Blanche 2012 on a, par exemple, pu entendre dans la Salle des Mariages de la Mairie de XIème arrondissement une autre chose que le « oui » redondant des mariés : des comédiens prononçaient les témoignages les plus représentatifs de l’enquête. Un tel événement permet de faire revivre les contributions des participants.

Le phénomène du « fait social total », formulé par Marcel Mauss à la fin de son essai sur le don, se fait ressentir : les nouveaux arrivants se retrouvent face au souffle d’autrui, « face à l’aspect vivant, [à] l’instant fugitif où la société prend, où les hommes prennent conscience sentimentale d’eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d’autrui »[3]    

 

Comment la réception de Phrenos avait-t-elle été envisagée ? Comment a-t-il été reçu par les spectateurs ?

 

La première exposition de Phrenos en 2011, a eu lieu lors de la résidence d’artistes L’H du Siège à Valenciennes, où le projet a été conçu. Les spectateurs étaient invités à pénétrer dans le dispositif individuellement, l’un après l’autre. Il s’agissait ici de les amener à se retrouver seuls dans la membrane sonore, pour faire l’expérience de la prise de conscience du souffle. Les gens réagissaient de façon très différente, selon la disponibilité qu’ils accordaient à leur visite. Certaines personnes restaient longtemps et ont par la suite répondu au questionnaire, d’autres passaient rapidement.

 

Je suis heureuse que Phrenos ait pris son premier souffle dans le Nord-Pas-de-Calais, parce que je trouve intéressant d’observer à travers les réponses recueillies l’impact du bassin minier. La prise de conscience du souffle est incarnée dans cette région, cela est dû probablement à la silicose - maladie respiratoire qui y était assez présente avant la fermeture des mines.

 

Par la suite, Phrenos a été montré dans diverses expositions de manière différente, car ce projet est en perpétuelle évolution. Par exemple, pour Surface Sensible, exposition internationale qui a eu lieu au festival E-Fest (festival des cultures numériques) en Tunisie en 2015, une vidéo de projection des témoignages les plus représentatifs et marquants a été réalisée. À la fin de chaque exposition de Phrenos, je recueille de nouveaux témoignages qui seront, pour certains, à leur tour diffusés lors de prochaines présentations de l’œuvre. Phrenos est fait d’une forme centripète organique et dynamique – l’œuvre est « cyclique », car elle peut concentrer les « souffles »[4] venant de différents espaces-temps. Elle se compose ainsi des traces des lieux qui l’ont accueillie. La structure, bien que de grande dimension, est pliable, et peut se déplacer facilement d’un lieu à un autre.

Quels réactions ou témoignages vous ont marqués ?

 

Chaque témoignage porte en lui quelque chose d’unique. Il s’agit d’une expérience personnelle avec le souffle dans laquelle on peut se retrouver, c’est quelque chose à la fois d’intime et de commun à tous. À ce jour, j’ai réuni plus de 2000 témoignages venant de personnes d’âge, de sexe, de pays, et d’horizons sociaux très différents. Voici des extraits :

 

Témoignage projeté lors de l'exposition de Phrenos - la banque du souffle en Tunisie, 2015

Pour en connaître davantage sur Phrenos - la banque du souffle :

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[1] Walter Benjamin, Œuvres II., Paris, Gallimard, 1991, p. 38.

[2] Bertrand Schmitt, « Amplitudes », ATELIER, n°21/05 , octobre 2005.

[3] Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF, 1950, p. 227.

[4]https://phrenosfilo.wordpress.com/banque-du-souffle-%e2%80%93-phrenos-%e2%80%93-questionnaire-sur-le-souffle/

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