Entretien avec Lorenzo Bianchi Hoesch, compositeur-interprètre

Propos recueillis par Stéphanie Kamidian

« À travers le son et, plus précisément, l'écoute, j'essaie de comprendre comment il est possible de modifier, détourner, voire supprimer, les différentes divisions spatiales sociales qui semblent si figées dans l'espace physique »

À propos de Lorenzo Bianchi Hoesch

 

Lorenzo Bianci Hoesch.

Lorenzo Bianchi Hoesch est compositeur-interprète de musique électronique et de musique mixte. Il produit de la musique pour des labels, des installations, des performances, des concerts, pour le théâtre ainsi que pour des spectacles de danse. Il reçoit des commandes de nombreuses institutions (la Biennale de Venise, le Groupe de Recherche Musicale (GRM), l'Opéra de Göteborg, le Ballet National de Marseille, le Festival Sant'Arcangelo, Roma Europa, Ater Balletto...). Ses pièces sont jouées dans le cadre de tournées en Europe, au Japon, en Indonésie et aux États-Unis.

Il enseigne la composition électroacoustique à l’université de Franche-Comté (depuis 2004) ainsi qu’au conservatoire de Montbéliard (depuis 2005).

Depuis la fin de l’année 2016, Lorenzo Bianchi Hoesch est en résidence de recherche artistique à l'Ircam. 

Lorenzo Bianchi Hoesch, lors de la présentation de votre projet de recherche à l’Ircam le 15 mars 2017, vous avez exposé l’hypothèse qu’il serait possible d’élargir notre conception de l’espace social occidentale (que l’anthropologue Edward T. Hall définit en quatre sphères proxémiques : la « sphère intime », la « sphère personnelle », la « sphère sociale » et la « sphère publique »), en combinant une écriture à la fois gestuelle, sonore et spatiale à l’utilisation des nouvelles technologies domestiques. Votre projet intitulé Proxemic Fields a pour ambition de rendre compte de cela.  Ainsi, j’aimerais savoir comment votre réflexion sur l’espace social s’est-elle traduite dans votre travail ?

 

Comme vous l'avez dit, la recherche que je propose est née d’une réflexion théorique sur l’espace social ainsi que sur son rôle dans la vie occidentale tout en prenant en compte certaines nouvelles technologies domestiques vues comme éléments de changement de cet espace.

L’espace est rempli de champs de toutes sortes. Ces champs varient de façon continue et cette fluctuation, que nous percevons à travers nos sens, a un impact sur nous. Edward T. Hall écrit dans son essai La dimension cachée : « Dès que nous nous libérons de notre aspiration à l’explication unique et dès que nous parvenons à imaginer l’homme prolongé par une série de champs à extension constamment variable qui lui fournissent des informations de toutes sortes, nous commençons à l’apercevoir sous un jour entièrement nouveau »[1]. Faire émerger ces champs, ces interactions complexes et stratifiées à travers le son et sa propagation, à partir de sources diversifiées (comme, par exemple, à travers un ensemble de smartphones liés entre eux, ou un ensemble de sources sonores virtuelles dans un système complexe de spatialisation du son), est l’objet de ma proposition. Voilà pourquoi j'ai choisi d'intituler mon projet Proxemic Fields.

Le médium que j’utilise pour mener cette recherche est le son, car l’exploration de ces champs est pour moi sonore. À travers le son et, plus précisément, l'écoute, j'essaie de comprendre comment il est possible de modifier, détourner, voire supprimer, les différentes divisions spatiales sociales qui semblent si figées dans l'espace physique.

Le choix d’utiliser des téléphones portables ainsi qu'une écoute au casque dérive de l’idée que ces technologies sont désormais au cœur de notre espace social et ont déjà changé sa forme et ses possibilités. L'exemple le plus parlant est la manière dont les nouvelles technologies ont redéfini la notion de « distance » en produisant un espace virtuel « lisse » dans lequel tout doit circuler le plus rapidement possible et sans obstacle : l'information, l'argent, le capital...

De plus, l’écoute au casque donne la possibilité d’utiliser des enregistrements binauraux et par là de créer une sorte de réalité sonore ou d'holophonie très fertile pour jouer avec les différents espaces sonores.

La réalisation finale de Proxemic Fields est une installation interactive divisée en deux parties. La première consiste en une promenade sonore interactive (interaction avec des gestes effectués avec les portables) basée sur une écoute au casque. La deuxième fait appel à un système complexe de diffusion sonore de trente enceintes gérées par un algorithme Ambisonic. Dans cette dernière partie, le geste est au cœur de la production sonore. Les capteurs dont sont munis les smartphones sont utilisés pour détecter les gestes effectués. Selon ces gestes, différents enregistrements sont joués et émis, en temps réel, par les enceintes vers lesquelles le smartphone est dirigé.

Ircam, salle équipée d'un système de diffusion tridimensionnelle en mode Ambisonique, espace d'expérimentation du projet Proxemic Fields.

Pouvez-vous préciser les termes d’« enregistrements binauraux » et d’« holophonie », de quoi s’agit-il ?

Les enregistrements binauraux sont des enregistrements effectués avec des microphones particuliers, en forme de tête. Les micros sont placés là où nos oreilles reçoivent et enregistrent l'information sonore, c’est-à-dire à l'intérieur de celles-ci. De cette façon, le son ainsi que toutes les informations relatives à la localisation de la source, aux mouvements, ou, de façon plus générale à l'espace sonore, sont enregistrés. En écoutant ces enregistrements avec un casque ou des écouteurs, nous arrivons ainsi à discerner toutes les informations spatiales relatives aux sons et à leur position. Il s'agit donc de créer une holophonie, c’est-à-dire une reproduction sonore très proche du réel.

Quelles ont été les différentes étapes constitutives de ce projet et quels dispositifs techniques ont été utilisés pour le mener à bien ?

Une fois ma proposition acceptée par l’Ircam, j’ai commencé à travailler avec Norbert Schnell et Benjamin Matuszewski de l’équipe ISMM (Interaction Son Musique Mouvement) ainsi que David Poirier-Quinot et Olivier Warusfel de l’équipe EAC (Espace Acoustique et Cognitif) de l’Institut.

David Poirier-Quinot testant, depuis un smartphone, la diffusion des enregistrements binauraux.

Le chercheur David Poirier-Quinot, qui est un expert en Web audio, a développé tous les logiciels qui ont rendu possible cette installation. Il s'est occupé de la partie relative aux smartphones, à leurs liens avec le réseau, et a pris en charge l'utilisation de leurs données (dans cette installation, on utilise les accéléromètres, les gyroscopes et la boussole des smartphones pour en faire devenir des contrôleurs de spatialisation du son ou de mixage interactif de différents sons). De plus, il m'a aidé à concevoir le scénario en réalisant beaucoup de tests qui nous ont permis d’éliminer beaucoup d'ambiguïtés et d’aller au cœur du propos.

L’idée centrale a toujours été de ne pas produire une application pour smartphone mais de conserver un protocole plus ouvert et accessible n’impliquant aucune installation préalable sur les portables des utilisateurs. Pour faire l'expérience de Proxemic Fields, il suffit de se connecter depuis un smartphone à une page web accessible via un réseau Wifi.

Le chemin emprunté était très pragmatique. À travers une réelle collaboration avec les chercheurs de l'Ircam, on vérifiait si les différents scénarios proposés étaient réalisables ou non. On a souvent touché les limites de la technologie (OS des portables tous différents, pas de GPS en sous-sol, finesse des capteurs différente pour chaque modèle de portables...) et c’est précisément à partir de ces contraintes que j’ai bâti le scénario final proposé lors de l'Ircam Forum & Workshops.

Lorenzo Bianchi Hoesch testant la première partie de Proxemic Fields.

Des questionnements donc d'ordre gnoséologique général (Comment récupérer cette notion de distance ? Comment introduire une forme « trajet » dans l'œuvre ? Comment exploiter une écoute intime et solitaire ?), mais aussi scientifique et technologique (de l'ordre de la captation du geste, de la morphologie du geste, de la spatialisation du son…) ont amené cette forme bipartite et l'utilisation d'une technologie mixte : système de diffusion Ambisonic géré par le logiciel Max msp et système des portables gérés en WebAudio.

Qu’est-ce que votre résidence à l’Ircam vous a apportée ?

Je retiens aujourd’hui, que les résidences artistiques dans des institutions ont un sens si elles permettent d’accéder à un savoir et un équipement technologique qui n’est pas disponible autrement. Dans le cas de ma résidence à l'Ircam, il est indéniable que le système de spatialisation sonore, ainsi que les autres technologies utilisées pour Proxemic Fields, mais aussi les compétences des chercheurs et développeurs qui supportent et participent à ce projet, sont des éléments fondamentaux du développement de ce dernier.

La spatialisation du son est un sujet complexe, les recherches et productions qui en découlent nécessitent qu’un lieu leur soit dédié ; ce dernier doit être équipé avec un certain niveau technologique : grand nombre d'enceintes, cartes son dédiées, ordinateurs puissants. Il n’y a seulement que certains centres de recherche et universités qui ont des lieux de ce type, et celui de l'Ircam est à la pointe des possibilités. De plus, je n'ai pas toutes les compétences techniques pour pouvoir réaliser ce projet seul, ce qui explique mon intérêt à collaborer avec des équipes de recherche et des développeurs aussi performants que ceux de l’Ircam.

Quels constats avez-vous fait en observant les auditeurs-interacteurs faire l’expérience de votre œuvre lors de sa présentation à l'Ircam Forum & Workshops

Il est difficile de répondre à cette question dans sa totalité. La première partie de l’expérience était avec un casque, intime et solitaire, je n’ai donc pas beaucoup de recul sur celle-ci. La deuxième, quant à elle, était plus sociale et ouverte. Elle se passait dans une pièce équipée d'un système Ambisonic qui entourait les utilisateurs. Ces derniers, à travers leur implication gestuelle avaient un impact sur ce qui était entendu. Cette expérience était très satisfaisante pour les participants qui semblaient la vivre comme une sorte de jeu. Je trouvais très intéressant de les voir bouger dans l’espace et de suivre les différentes attitudes adoptées.

Chacun se comportait de façon différente, pourtant j’ai constaté une chose commune : personne, ou presque, n'a vraiment profité de l’écoute hybride qu’on avait imaginée. Hybride dans le sens où, avec un geste très simple, on pouvait faire passer le son des enceintes à nos écouteurs, et donc, dans cette phase de l’expérience, il était possible de retrouver une écoute intime du son. En voyant un système d'enceintes si grand, presque tout le monde enlevait son casque. Cependant, la perte d’un niveau de complexité entrainée par la non utilisation du casque audio a permis aux spectateurs de profiter davantage de l'improvisation et de côté ludique de l'expérience.

 

 

 

Je crois que la forme bipartite, de façon générale, a très bien marchée. Cette idée de forme « trajet », de parcours et de changements d’espaces sonores, mais aussi d’inclure le temps comme paramètre artistique et d’avoir, comme étape finale du parcours, un moment où le geste devient si important est une idée que j’aimerais creuser davantage. 

Comment prévoyez-vous de faire évoluer ce projet ? Quels sont vos autres projets en cours ? Quand et où peut-on faire l’expérience de votre travail ?

Dans le cadre de ma résidence artistique à l’Ircam, une nouvelle installation, intitulée Square, sera présentée au sein du festival ManiFeste, le 3 juin, sur la place Stravinsky, à Paris. Cette installation suit les mêmes principes que Proxemic Fields, elle sera accessible à tous, gratuite et impliquera l'utilisation de portables et d'écouteurs. Il s'agira d'une sorte de « fausse » visite guidée de la place Stravinsky. Une histoire dystopique qu'on pourra suivre en écoutant les sons qui arriveront à nos écouteurs après s’être connecté sur une page web. L'idée ici est d'inclure certains éléments de la réalité comme la fontaine, l'église, les bars, les gens... dans une réalité acoustique augmentée. Toujours à travers l'holophonie binaurale, donc à travers une écoute au casque, les gens seront amenés à effectuer un parcours autour de la place et à poser le regard, guidés par l'écoute, sur ces éléments choisis. En cliquant sur leur portable, ils pourront déclencher l'univers sonore qui correspond à ce qu’ils voient et suivre le fil rouge du parcours.

Les univers sonores dans lesquels ils seront plongés toucheront deux grands thèmes : l’espace et le temps. L'espace est ici le parcours, l'espace physique, mais aussi, à travers des enregistrements effectués pendant des voyages, l'ailleurs. Le temps est quant à lui multiple, le présent, celui de l’expérience, mais aussi le passé à travers des enregistrements précédemment effectués dans le même lieu.

Avec Square, je reprends certains thèmes abordés dans Proxemic Fields : forme trajet, écoute intime mais plongée dans un espace social, travail sur la distance. Ce qui ne sera pas inclue par cette nouvelle installation est toute la partie relative au geste. Il s'agit ici d'une expérience plus contemplative, d’une certaine manière presque cinématographique.

Mes autres projets sont tous basés sur la composition et la performance. J’en ai plusieurs programmés ces prochains mois (spectacles, concerts, disques…). Mon projet le plus proche dans le temps est la création d’une Trilogie de Danse Contemporaine, avec le chorégraphe Richard Siegal, basée de façon très abstraite sur la Divina Commedia de Dante Alighieri. Ce dernier sera présenté cet été au Festival Ruhr Triennale, en Allemagne. 

De façon générale, mes activités peuvent être suivies sur mon site personnel (http://www.lorbi.info/wp/ ) et sur le site de mon label (http://www.ornithology-productions.com/

_______________________________

[1] Edward T. Hall, La Dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil, 1971, p. 145.

  • Facebook - White Circle
  • YouTube - Cercle blanc