Entretien avec Valérie Hasson-Benillouche,

galeriste et fondatrice de la galerie Charlot

Propos recueillis par Alexia Antuofermo

« Les images générées par un algorithme ont une chance infime de se reproduire ; l'œuvre échappe au contrôle de l'artiste. Elle développe une forme d'autonomie artistique singulière »

À propos de la galerie Charlot

La galerie Charlot a été fondée par Valérie Hasson-Benillouche en 2010. Les artistes qu'elle représente développent une réflexion autour des nouveaux médias, des technologies et des sciences. Parmi eux, des pionniers de l'art numérique (Manfred Mohr, Laurent Mignonneau et Christa Sommerer). La galerie Charlot soutient également les jeunes artistes et participe régulièrement à des foires internationales d'art contemporain (Art Paris Art Fair à Paris, Moving Art Fair à New York, Volta Basel à Bâle, etc.).

La galerie a exposé l'œuvre Télescope Intérieur d'Eduardo Kac, née d'une collaboration avec l'astronaute français Thomas Pesquet du 8 juin au 27 juillet dernier. La galerie Charlot a récemment inauguré la galerie Charlot de Tel Aviv avec l'exposition The artside of algorithms qui a lieu jusqu'au 31 octobre 2017. La prochaine exposition Dataclub.Online Paris se déroulera du 8 septembre au 7 octobre prochain à Paris.

Comment l'art numérique et, plus particulièrement, l'art génératif se sont-ils développés au sein de votre galerie ?

L'art numérique englobe de nombreuses pratiques : la photo, la vidéo, le son, etc. La galerie Charlot est une des rares galeries en Europe à promouvoir des œuvres génératives réalisées à partir de programmes informatiques. Ces œuvres créées à partir d'algorithmes ont un lien direct avec la recherche scientifique et technologique. En sept ans, l'art numérique a connu une évolution extraordinaire à Paris, notamment au niveau de l'appréhension et du regard de chacun. Initialement, j’associais au sein des expositions les œuvres réalisées sur des supports classiques (papier, toiles…) au côté d’œuvres numériques. Pendant environ quatre ans, les clients étaient principalement intéressés par les peintures et les dessins, et découvraient peu à peu l’art numérique et particulièrement les œuvres génératives. Plus récemment, cela s'est inversé ; les œuvres présentées sont majoritairement numériques mais les supports classiques sont toujours présents. Les artistes numériques réalisent également des dessins préparatoires et des photographies issues de leurs œuvres.

Nous utilisons quotidiennement les outils numériques, mais il est difficile pour les collectionneurs d'acheter une œuvre générative. Son côté immatériel malgré la présence parfois d'un écran et technologique par son programme informatique, peuvent être un frein à une acquisition. Néanmoins, certains artistes comme Manfred Mohr, Antoine Schmitt ou Anne-Sarah Le Meur utilisent ces algorithmes afin de réaliser des Plotter drawing. Ce procédé se positionne entre le dessin et l'impression : un bras mécanique dessine à l'aide d'un crayon ou stylo une image sélectionnée à partir de l’œuvre numérique à un instant T par l'artiste. L’œuvre générative évolue constamment et les images générées par un algorithme ont une possibilité infime de se répéter ; l'œuvre échappe au contrôle de l'artiste. Elle développe une forme d'autonomie artistique singulière. La nécessité de liberté des artistes s'inscrit dans ce processus de création. Ils dépassent les limites de leur formation initiale qu’ils soient issus des beaux-arts, d'études des mathématiques, de l'informatique ou de l'architecture, etc. les œuvres ont une forme abstraite dans leur concept bien qu’elles s’appuient sur les mathématiques et développent une forme philosophique artistique. 

Quel est votre point de vue sur l'évolution de l'art numérique en France et à l'étranger ?

 

En France, nous avons le désavantage de notre avantage. Nous avons une histoire de l'art très riche et diversifiée, elle est reconnue partout dans le monde ; ceci est une chance, mais c'est également une contrainte. La place est en partie occupée par notre passé historique artistique, et l'art contemporain, qu'il soit digital, pictural, etc. demande plus de persévérance ; le processus de reconnaissance est plus lent. Aux États-Unis, l'art numérique est plus accessible car cette tradition artistique n'est pas aussi ancrée et aussi présente. Des artistes comme Jackson Pollock ou Sam Francis ont déjà apporté une forme d'art contemporaine qui a bousculé et révolutionné l’art dans les années 1950.

Que signifie pour vous le terme « Post-digital » employé dans le texte de présentation de la galerie Charlot ?

Le terme « Post-digital » reflète l’évolution de l'art vers et au travers du numérique inspirée par le passé. Manfred Mohr ou Laurent Mignonneau et Christa Sommerer sont des pionniers de l'art numérique, les œuvres qu'ils développent aujourd'hui sont intemporelles. Ils utilisent des technologies d'aujourd'hui mais sont influencés par des mouvements artistiques plus anciens comme le cubisme, l’expressionnisme abstrait et parfois même par l’impressionnisme.

L'artiste Davide Quayola s'inspire d'œuvres de la renaissance en travaillant avec des technologies contemporaines. Il s'inspire de références historiques qui, en s'associant à l'utilisation de certaines technologies, prennent un nouveau sens. L'artiste Allahyari Morehshin développe des œuvres engagées en lien avec l'histoire et le patrimoine, en associant l'archéologie avec les technologies. Elle reproduit des sculptures anciennes syriennes menacées de destruction sous forme de miniatures en résine à l'intérieur desquelles elle insère une carte mémoire contenant l'historique de la sculpture, autrement dit son ADN. Ces œuvres révèlent une inquiétude à propos de  notre mémoire commune et de la perte de nos données.

L'archéologie est une trace de l'histoire, une base, un fondement, à partir de laquelle une réflexion contemporaine associée aux nouvelles technologies ouvre une perspective créative complémentaire, de sauvegarde, une vision artistique nouvelle... L’usage des nouvelles technologies, contrairement aux idées reçues, permettent une réponse à la notion de fragilité, d’« éphémère » de certaines œuvres anciennes ou contemporaines.

Dans votre galerie, comment des liens se tissent entre les artistes numériques et les artistes qui n'utilisent pas ces technologies ? 

Des liens se créent spontanément entre les artistes. Je pense à Pontus Carle, un artiste suédois, que je représente depuis maintenant un certain nombre d'années. Ses peintures sont astrales, musicales, et dans ses œuvres, il y a un rapport indéniable avec l'art génératif. Visuellement et graphiquement des liens se forment entre ses peintures et la dernière œuvre Les mots silencieux de l'artiste Éric Vernhes. Les artistes numériques produisent du dessin, de la peinture et certains artistes comme Manfred Mohr ont un lien très fort avec ces pratiques. Les artistes visualisent mentalement une idée avant de la développer. Anne-Sarah Le Meur a commencé par travailler sur la couleur rouge et sur la décomposition de la lumière. Elle a ensuite développé une œuvre en partant de ce concept. Les artistes développent leurs idées, les peaufinent puis les réalisent à travers un support numérique ou un support plus classique.

Pouvez-vous nous parler de l'exposition The artside of algorithms qui a lieu jusqu'au 31 octobre 2017 à l'occasion de l'inauguration de la galerie Charlot de Tel Aviv ? 

The artside of algorithms est la première exposition de la galerie Charlot de Tel Aviv. En Israël, l'usage de technologies de pointe est habituel mais l'art numérique n'est pas encore très développé. Cette exposition réunit un panel d'artistes de différentes générations qui utilisent les algorithmes à travers une recherche de l'absolu dans un souci du détail. L'utilisation des outils numériques demande de la rigueur pour aller au delà des limites de cet outil ; à mon sens cela vient de cette nécessité de liberté dont nous avons parlé précédemment… dépasser les frontières.

Comment l'œuvre Télescope Intérieur de l'artiste Eduardo Kac en collaboration avec l'astronaute français Thomas Pesquet a-t-elle été conçue ?

Réaliser une œuvre dans l'espace est une idée qui habite depuis longtemps l'artiste Eduardo Kac. Son objectif n'était pas de créer une œuvre sur terre puis de l'amener dans l'espace, mais de réaliser une œuvre dans l'espace. Thomas Pesquet séduit par ce concept artistique, a accepté de réaliser cette expérience lors de la mission Proxima. La réalisation de cette œuvre leur imposait plusieurs contraintes : Thomas Pesquet devait utiliser des matériaux déjà présents dans la navette spatiale, l'œuvre devait être simple à réaliser ; en dehors de sa profonde signification artistique, elle devait pouvoir se lire sous tous les angles visuels étant donné l'atmosphère exceptionnelle d’apesanteur dans laquelle elle évoluait. Eduardo Kac a choisi d'utiliser une feuille de papier et une paire de ciseaux. Visuellement l’œuvre est constituée d'un tube de papier combiné à la lettre M, qui se réfère à « Me », « Moi », et prend symboliquement une apparence humaine. L’élaboration de cette œuvre fut d’une grande complexité et nous émeut par sa simplicité absolue. Télescope intérieur nous invite à observer et à prendre de la distance par rapport à la terre, mais il s'agit aussi d'une introspection. Cette œuvre, empreinte de poésie, ne prend sens que dans l'apesanteur et dans un univers qui nous est étranger. Elle nous invite à une réflexion sur notre place dans l'univers. Cette mise à distance nous fait prendre conscience de la fragilité des choses et de notre propre vulnérabilité.

En savoir plus : https://www.galeriecharlot.com/

 

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